Article paru sur internet Juillet 2005

1881-1882 : les lois Jules Ferry

Le bon français entre à l'école

Grâce à la volonté farouche des républicains, l'enseignement de la langue abolit les distinctions sociales, régionales, faisant de l'élève un futur citoyen. Fût-ce au prix de quelques pleurs.

Par Pierre Giolitto*

Si c'est à l'époque de Jules Ferry que la langue française prend définitivement place dans les programmes de l'école primaire, sa promotion a commencé bien avant. Par touches successives, elle est en effet parvenue à investir la citadelle scolaire. Si bien que l'action de Jules Ferry ne correspond pas à un démarrage, mais à un aboutissement.

Force est de constater qu'on part de loin. Au début du siècle, beaucoup d'élèves apprennent encore à lire en latin, et là où le français est enseigné, il l'est de manière rudimentaire, se réduisant à des bribes de grammaire et d'orthographe. Les maîtres font en outre souvent la classe en patois, soit qu'ils ignorent le français, soit que leurs élèves ne comprennent que leur idiome maternel. Il importe donc prioritairement, si on souhaite promouvoir l'enseignement du français, de chasser de l'école ces dialectes « barbares », en ordonnant aux maîtres d'enseigner en français, et en interdisant aux enfants l'usage de dialectes, qui les enferment dans un univers linguistique étriqué et disparate, leur coupant tout accès à la culture nationale.

C'est la Révolution qui, considérant la langue française comme le ciment de l'unité nationale, inaugure la croisade contre les patois. Le plan Talleyrand, par exemple, prévoit de n'enseigner que la langue nationale, afin de chasser « cette foule de dialectes corrompus, derniers vestiges de la féodalité ». La lutte contre le patois emplit tout le XIXe siècle, atteignant même des sommets à partir des années 1850, où l'usage du patois à l'école est formellement interdit, aussi bien par le règlement impérial de 1853, que par celui, républicain, de 1880. Ces textes réglementaires s'accompagnent de sanctions à l'encontre des maîtres récalcitrants, tandis que les élèves surpris à parler patois sont l'objet de brimades humiliantes, comme en Bretagne, où la « marque d'infamie » est représentée par un sabot accroché au cou.

Rares sont alors ceux qui, au nom de la pédagogie et du respect de l'enfant, se permettent de critiquer l'entreprise d'unification linguistique conduite par le pouvoir. Entreprise que certains n'hésiteront pas à qualifier de « génocide culturel ». Les quelque voix d'humanité et de sagesse qui s'élèvent alors n'étant guère entendues, l'offensive de déculturation entreprise par la Révolution se poursuit jusqu'à ce que, le bon sens l'emportant enfin, on y mette un terme et que, même notre époque, soucieuse de retrouver ses racines, en vienne à considérer les langues régionales comme partie intégrante de notre patrimoine national, et entreprenne d'en promouvoir l'enseignement.

Extirpé de l'école, le patois cède progressivement la place à un enseignement de la langue française qui, parallèlement, s'étoffe et se diversifie, se substituant au simple apprentissage d'un livre de grammaire, ou à la récitation de définitions et de règles, ou encore à la copie et à la dictée. Bref, à un enseignement que fustige le pédagogue rénovateur E. Rendu, le disant rivé « au côté matériel de l'étude de la langue, l'orthographe, et à son code, la grammaire », et ne se souciant pas d'apprendre aux élèves à parler et à écrire le français.

Le grand mouvement d'introduction de la langue française dans les programmes de l'école primaire commence avec la loi Guizot du 28 juin 1833 - véritable loi constitutive de l'enseignement primaire - qui stipule, dans son article premier, que « l'instruction primaire élémentaire comprend nécessairement », outre l'instruction morale et religieuse, la lecture et le calcul, « les éléments de la langue française ». Prescription d'avenir qui, en dépit de la brièveté de sa formulation, créera une véritable dynamique.

Le règlement du 25 avril 1834 apporte les compléments nécessaires à la loi Guizot, en prescrivant, outre l'étude de la grammaire, de l'orthographe et de l'analyse logique et grammaticale, celle des règles de la syntaxe et de la composition. Même si le manque de formation des instituteurs ne permet pas une mise en oeuvre immédiate de cet ambitieux programme, son inscription dans un texte réglementaire va faire date. La preuve en sera donnée vingt ans plus tard.

Le règlement malthusien de 1851, pris en application de la désastreuse loi Falloux (1850), opère un spectaculaire retour en arrière, en réduisant l'enseignement de la langue française à l'orthographe usuelle et aux éléments de la grammaire, bannissant ainsi ses deux plus beaux fleurons : l'analyse et la composition française. Les maîtres, dont la formation a entre-temps progressé, ne suivent pas le législateur dans sa conception minimaliste d'un enseignement que le Second Empire avait d'ailleurs failli supprimer, le jugeant politiquement dangereux. Ils vont même jusqu'à renchérir sur les prescriptions du statut de 1834, enseignant plus d'analyse et de grammaire que jamais.

Dans les années 1880, sous les auspices des deux Jules, Simon et Ferry, et du pédagogue Octave Gréard, un progrès décisif se fait jour avec l'introduction par ce dernier, dans les programmes du département de la Seine, puis par Jules Simon dans les programmes nationaux, des « exercices de style » prenant la forme de « rédactions d'un genre simple ». Ce ne sont plus seulement les « éléments » de la langue française qui sont désormais inscrits dans les programmes de l'école primaire, mais la langue tout entière, avec son cortège de lectures expliquées, de leçons de grammaire, d'exercices orthographiques, de dictées, d'analyses et de récitations, le tout couronné par l'épreuve reine des « exercices de composition ». « C'est à la composition que doit tendre tout enseignement de la langue depuis la leçon de lecture jusqu'à celle de syntaxe et d'analyse logique », lit-on dans le dictionnaire pédagogique de Buisson en 1887. Mieux encore, l'arrêté du 27 juillet 1882, dû à Jules Ferry, ajoute à l'étude de la langue française celle des « éléments de la littérature », permettant ainsi aux élèves - encore que tous les enseignants ne se lancent pas d'emblée dans pareille aventure - d'entrer modestement en contact avec un univers culturel dont les enfants des classes populaires étaient jusqu'alors exclus.

Et c'est ainsi que l'enrichissement de l'enseignement du français provoque l'apparition dans les emplois du temps de rubriques qui vont y demeurer jusqu'à nos jours : lecture, vocabulaire, orthographe, grammaire, récitation et rédaction.

On ne se contente d'ailleurs pas d'étoffer les matières concourant à l'enseignement du français, encore s'emploie-t-on à perfectionner les méthodes pédagogiques les concernant en vue de les rendre moins didactiques et formelles. Commence alors la grande vogue de ce qu'on a appelé la « méthode intuitive », « l'enseignement concret » ou « l'interrogation socratique ».

Mais l'intensité de la réflexion pédagogique dans ces années est telle qu'elle conduit à aller plus loin encore, en faisant de la langue le pivot autour duquel toutes les autres disciplines doivent graviter. Etablir un tel lien entre les différentes matières d'enseignement, était non seulement destiné à créer entre elles une nécessaire cohérence, mais encore à les faire concourir à un but commun : l'éducation. On n'oublie en effet pas qu'on avait donné aux « hussards noirs de la République », chers à Charles Péguy, la mission d'instruire, certes, mais surtout d'éduquer les enfants du peuple. Et ce n'est pas par hasard que la loi du 28 mars 1882, établissant l'obligation scolaire, place en tête des disciplines d'enseignement « l'instruction morale et civique ».

Si Jules Ferry entend donner une place de choix à l'enseignement de la langue française, c'est en définitive parce que l'école primaire, élevée au rang de service public, est devenue une institution de base de la société, et que mission lui a été donnée, non seulement de garantir l'unité nationale, mais également de permettre aux élèves, devenus adultes, de tenir leur place dans cette société. Or, comment le faire sans maîtriser ce qui constitue le fondement même de cette société : sa langue et sa culture ?

Contribuant à faire de chaque individu un citoyen, l'enseignement de la langue française se trouve appelé à poursuivre l'oeuvre unificatrice de la Révolution, mais dans une optique nouvelle résultant de l'accession des républicains au pouvoir en 1877. Avec l'instauration de la République, l'école est en effet devenue un enjeu politique majeur. Il s'agit désormais pour elle de contribuer à implanter la République nouvelle jusque dans les campagnes les plus reculées du territoire. Ces campagnes qui sont par ailleurs le terrain d'élection de l'école primaire. Comment ne pas voir, dans l'enseigne

* Docteur ès lettres, Pierre Giolitto a été chef du service d'information du ministère de l'Education nationale. Il est actuellement inspecteur général honoraire. Il est l'auteur d'une Histoire de l'enseignement primaire au XIXe siècle (Nathan, 1984) et d'une Histoire de l'école (Imago, 2003).

La lecture ouvre les portes de la culture

L'étude des "éléments de littérature" permet aux élèves des classes populaires d'accéder à un univers dont ils étaient jusqu'alors exclus.



La langue au service de l'éducation

« Il convient de faire servir l'enseignement de la langue à l'éducation de l'enfant, c'est-à-dire à son développement intellectuel et moral [...]. A mesure que nous lui apprenons à distinguer, à séparer, à classer les mots, nous lui apprenons en même temps à démêler, à ordonner, à classer ses idées. A mesure que nous lui enseignons un nouveau signe, un nouveau tour pour rendre une idée nouvelle, un sentiment nouveau, nous faisons appel à sa raison et à sa conscience, pour apprécier la valeur morale de ce sentiment et de cette idée. [...] Dans cette optique, la langue est la matière même de l'enseignement ; l'éducation en est le but, la grammaire n'en est que l'instrument. Et le cours de langue devient un véritable cours de logique pratique, de raisonnement, de bon sens. »

(Cours élémentaire de langue de Michel et Rapet )



L'art d'écrire

« Il semble encore à la plupart des instituteurs que l'art d'écrire ne peut venir que lorsque l'élève connaît bien l'orthographe et l'analyse tant grammaticale que logique. C'est une grave erreur. L'élève n'apprend bien sa langue qu'autant qu'il est exercé de bonne heure à l'employer pour rendre les idées qui lui viennent par les sens, par le jugement, par la conscience ; il s'y intéresse alors par le développement qu'y trouvent ses facultés créatrices, et les règles de la grammaire ne sont plus pour lui de sèches abstractions sur des mots isolés, mais bien les lois d'un organisme qui se développe avec la pensée, et qui ne sert pas seulement à l'exprimer, mais encore à la produire. »

(Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire de Ferdinand Buisson, 1887 )



La composition

« Le point essentiel de la réforme est, selon nous, que l'élève ne se borne pas à recevoir des mots, à les plaquer dans sa mémoire, mais qu'il soit exercé à s'en servir, que la composition entre essentiellement et à tous les degrés dans l'étude de la langue. Ce ne sera d'abord que l'énoncé en deux ou trois mots des faits qui frappent l'élève ; le vent souffle, la poussière vole, l'oiseau chante, la fleur est flétrie ; puis chaque terme s'accroîtra d'un qualificatif, d'un complément, et la phrase prendra de plus en plus d'extension ; le vent du nord souffle avec violence, une poussière épaisse vole sur le grand chemin, ce petit oiseau chante dès le matin sous mes fenêtres, la fleur de mon jardin est flétrie depuis hier. Ainsi vient à l'élève peu à peu l'idée du rôle des diverses espèces de mots, de la place que peuvent occuper les divers compléments. »

(Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire de Ferdinand Buisson, 1887)



Dictées d'orthographe

« J'ai beaucoup d'ambition, trouvera-t-on, mais ce sont mes réflexions qui font donner mon assertion pour l'expulsion des vilaines inventions. [...] Avec toutes ces inventions, on a des suffocations, des fluxions, des oppressions, des oppositions à la digestion, des disparitions de couleurs. » « Le missionnaire en se rendant aux Lieux Saints, s'est muni d'un blanc-seing ; il est parti accompagné de cinq pèlerins, tous ceints d'une corde, et portant un scapulaire sur le sein. Il rencontra un pauvre hère, qui battait son grain sur l'aire, et qui avait un air si singulier qu'on aurait dit un homme d'une autre ère. »

(Journal des instituteurs , 1868 )



Les pères de la réforme

Jules Ferry achève l'oeuvre ébauchée par Guizot sous la monarchie de Juillet (loi de 1833 sur la liberté de l'enseignement primaire) et par Jules Simon, ministre de l'Instruction publique en 1870.



La distribution des prix en 1885

Mieux instruits, les petits Français peuvent devenir de bons citoyens. Les plus méritants reçoivent ainsi la récompense de leurs efforts.


Repères

1880

20 décembre : loi Camille Sée sur l'enseignement secondaire féminin.

1881

16 juin : loi Ferry sur la gratuité de l'école primaire.

1882

28 mars : lois Ferry sur la laïcité et l'obligation de l'enseignement primaire de 6 à 13 ans.



Ecole

Le mot école , pris au latin schola , lui-même emprunté au grec skholê , a tout pour surprendre nos écoliers modernes : il exprime d'abord l'idée de loisir. Opposée au travail nécessaire à la survie, skholê s'applique chez Platon aux loisirs studieux de la catégorie sociale la plus aisée. Pour le corps, les jeux deviendront des divertissements et, en passant du français desport à l'anglais, on l'a deviné, des « sports ». Pour l'esprit, donc, l'école. De même, l'école élémentaire s'est appelée en latin ludus (d'où vient ludique) avant schola .

L'histoire ancienne de l'école serait donc : de la récréation à la classe. Institutionnalisée en Occident par l'Eglise, l'école s'est identifiée aux idées de formation, de « conduite des enfants » ( ped-agogie ), d'« instruction », d'« enseignement » (mise dans les signes).

En France, sa laïcisation et son caractère public, affirmé, puis rendu légal et républicain par Jules Ferry, a transformé la nature de l'école. Avec les « hussards de la République » et leur « lire, écrire et compter pour tous », on est à des années-lumière du « pédant » armé de sa férule que dénonçait avec vivacité l'humanisme d'Erasme.

L'école renouvelée doit beaucoup à la Convention révolutionnaire et à l'Empire, inventeur des « grandes écoles » et des « lycées » - autres emprunts à la Grèce antique.

Une constellation d'adjectifs a donné à l'école une histoire patrimoniale : elle fut, et parfois demeura, communale, maternelle, primaire, normale et pourtant supérieure, centrale - ce fut le premier nom du futur lycée, en 1792 -, chrétienne, laïque, libre, publique...

Toutes les écoles de France ont milité pour le français, interdisant et poursuivant toute autre forme de langage, de manière volontariste et intolérante, quand la réalité des usages limitait la présence du français. Le jacobinisme ayant triomphé, on peut assister au retour de la tolérance, mais vis-à-vis de dialectes et de langues en péril, sinon moribonds.

Alain Rey

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